15 janvier 2012

The India Experience - 16/ The Om Beach Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Om Beach Experience (Pt. 1).


12 mars 2001 - 17 mars 2001 : The Om Beach Experience, Gokarna (Karnataka)

Les jours s'écoulent. Quatre petites journées qui me font l'effet d'une éternité ! Je passe la plupart du temps à écrire des dizaines de poèmes de merde à propos de tout ça, dont les seuls fragments valables formeront plus tard le corpus de La plage d’Om. Je renonce totalement à la bouffe indienne et m’empiffre de pizzas, de chocolat et de corn-flakes. J'y trouve un réconfort sans borne et ça finit par donner Mon bol de corn-flakes, comme quoi l’humour s’immisce même dans les moments les plus pitoyables de l'existence… Je passe de longues heures à nager dans l’océan au péril de ma vie, avec un total mépris pour les courants dont on ne cesse de me répéter qu’ils tuent une demi-douzaine de touristes par an. Une fois, je disparais durant plus de trois heures. Lorsque je reviens, ils me croyaient tous noyé. Mais non, je n'ai même pas la chance de mourir en martyr ! Quelques chutes inédites de La plage d’Om : « Mélodie / Retrouvée / Présomptions / Ébauchées / Je mets mes idées sur les mots qui me plaisent / Si les 2 ne vont pas ensemble à vos yeux / Tant pis ! ». Et aussi : « Aimer sans être vulnérable / Est-ce un mythe ? »

La fille aux yeux de miel vient me parler, exige des explications. Je ne veux pas être désagréable (je ne le suis d'ailleurs pas, je suis juste dans mon coin). On manque de peu de s'engueuler. On s'explique. Elle revendique sa liberté. Je revendique mes sentiments. Je fous en l'air tout espoir de la reconquérir. Avant Jaisalmer, elle a passé quelques semaines dans un dispensaire au Népal, à soigner des miséreux atteints de maladies incurables, livrés aux souffrances les plus insoutenables. Elle s'insurge : comment, par contraste, puis-je me laisser aller ainsi, dans ce décor de rêve, avec ma vie de rêve ? Bonne question. Elle provoque trois conversations en tout. Pour la seconde, elle m'embarque dans une calanque et exige qu'on se foute à poil. Pour elle c'est un symbole : on se met à nu, on se dit tout. Comme on parle, nos corps exposés me semblent ridicules. Il y a deux mois, ces corps brulaient d'excitation, se faisaient du bien l'un à l'autre. Aujourd'hui, elle les transforme en revendication, les intellectualise. Nos chairs alors s'enlaidissent, deviennent un amas pathétique de cellules vivantes. La troisième conversation est vraiment tendue. Elle est furieuse. Je ne maîtrise plus rien à ce stade, je ne sais plus ce que je lui raconte, je suis une merde. Michaël aussi est très mal à l'aise, il vient me voir à plusieurs reprises, évoque l'idée de partir. Je le lui interdit, mon éthique m'y contraint : il n'y est pour rien. En plus j'aime vraiment bien nos rares moments ensemble. Qu'il reste : si quelqu'un doit partir, je partirai. Mais je ne pars pas. Nous maintenons tant bien que mal un équilibre. Elle fait preuve d'une patience sans borne à mon égard, d'une obstination à régler ce problème qui pourtant est mon problème. Mais elle a tort : elle s'acharne à préserver notre amitié, j'échoue à préserver notre amour : on ne se bat pas sous les mêmes drapeaux. Et puisque après tout je ne fais chier personne avec mon spleen, elle devrait m'ignorer, me chasser ou partir. Je devrais me chasser moi-même, recouvrer ma liberté puisqu'elle tient tant à la sienne. Mais je ne pars pas. Je n’arrive pas à m’éloigner d'elle.

Il y a tout de même quelques moments de complicité. C'est déjà ça. Cet apéro lors duquel nous trinquons un whisky frelaté… Le menu en compte plusieurs marques, mais nous savons que ça sera dégueulasse de toute façon. Alors nous demandons au serveur de nous servir le pire de ses whiskies. Il croit avoir mal compris, nous confirmons : nous voulons le plus ignoble de tous. Le serveur rigole, nous aussi. Une autre fois, une vache lui vole sa pastèque pendant qu'une autre, décornée, tente de m’encorner (ce qui fait tout de même l’effet d’un bel uppercut au foie)… Et puis il y a nos fous rires devant cette voiture qui parcourt inlassablement Gokarna. Le conducteur scande de mystérieuses incantations dans un haut parleur, d'un ton absolument monocorde… Nous apprenons finalement qu'il s'agit des résultats du loto, et ça nous amuse encore plus…

Les baba-cools de la plage et leurs feux de camps la comblent de joie et me laissent complètement indifférent. Je suis tellement dark qu'ils finissent par me taper sur les nerfs. Ils sont tous là à fumer leurs pétards. Les dreadeux jonglent et jouent de la guitare, draguent des dreadeuses boudinées à la peau couleur jambon. Tout ce « beau » monde est d'une superficialité scandaleuse et je n'ai pas la moindre envie de me mêler à eux. Ils n'ont que la « spiritualité » indienne à la bouche, mais leur manière de la vivre n'est qu'une version tropicale du consumérisme européen. J'apprendrai d'ailleurs par la suite que les Indiens ont le plus grand mépris pour leur genre… Je leur abandonne ma jeune fille aux yeux de miel. Je regarde passer les sveltes Indiennes à la peau dorée, autrement plus belles que les dreadeuses. Je me fais quelques amis pourtant : les chiens errants (six ans plus tard, je sympathiserai de même avec leurs enfants). Un soir que je me sens particulièrement abattu et seul au monde, à dormir comme un con tout seul sur le sable et pas à côté d’elle, ils flairent mon mal-être et viennent se blottir tout contre moi. Je passe la nuit en sandwich entre cinq nounours, infiniment reconnaissant pour cet élan de tendresse. Je me sens, comme qui dirait, membre de la meute.

Comment, quelques jours après ma sortie triomphante de la Desert Experience, comment puis-je tomber si bas ? Je ne cesse de m'interroger. Il est vrai que je tiens terriblement à cette fille. Et dans ma tête, c'était ma dernière chance de parvenir à, enfin, être vraiment avec elle. J'ai cristallisé à mort sur cette idée : le trip romantique à deux, en Inde. Jolie carte postale. Il était couru que je tombe de haut. Mais ça ne peut tout expliquer. Je craque. Tout simplement, je craque. Je me pensais sauvé par le désert, je n'en étais que revigoré. Je me revois un an en arrière. Comme je triomphais alors, avec mon collectif d'artistes et ses succès. Tout semblait si bien s'enchainer. Que de désillusions depuis. En un an, je suis devenu un adulte. Et je crois qu'à ce moment-là, ça ne me plaît pas du tout d'être un adulte. Putain, mais qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai pourtant vécu tout ça comme une épopée merveilleuse. Justement ! Je n'ai pas mesuré la part des ténèbres, le poids des déceptions. Il y a un an, je croyais en l'être humain, je croyais qu'il était possible de faire ensemble. Aujourd'hui je suis épuisé des gens, de leurs égos, de leurs caprices, de leurs crises de nerfs, de leurs mauvaises langues. Mais surtout j'ai été épouvanté par tout ce que j'ai entendu sur mon compte. Je me suis bougé le cul pour faire avancer les choses, pour fédérer des gens, pour booster la vie culturelle lyonnaise. J'ai consacré de longs mois à cela, j'ai perdu beaucoup d'argent dans l'entreprise… J'y ai certes gagné des expériences de vie inestimables, des amis fidèles, des souvenirs merveilleux et la possibilité, si je le souhaite, d'aller plus loin. Mais il faut bien avouer que j'ai été très affecté par les polémiques ridicules des uns et des autres… J'ai combattu, pourtant. Je suis peut-être une merde ici à Om Beach, mais à Lyon je suis un dragon ! Je suis allé au fond des choses en cette année 2000. J'ai expérimenté. J'ai vécu. J'ai grandi. De la Neweden Week jusqu'à ce voyage, j'ai mis en œuvre tous les trucs dingues qui me sont passés par la tête. La vie s'est chargée du reste. De rajouter le piment et les épices. Ça a été une année cosmique et je n'aurai jamais rien à regretter de cette folle épopée. Mais aujourd'hui, sur cette plage paradisiaque, je craque. J'ai trop encaissé. Trop de changements. Trop d'enjeux. Trop de pression. Et pas de cerise aux yeux de miel sur mon gâteau… Alors je me raccroche à cette citation de O(+>, tirée du morceau Endorphinmachine : « Every now and then u must defend your right 2 die and live again, live again, live again! ». Défendre son droit à mourir et à renaître. Toute ma putain de vie résumée en une phrase !

Comme en écho à ces idées de transhumance, un email m’apprend que la Casa Okupada a reçu un avis d'expulsion. J'hésitais à me désinvestir de ce projet-là aussi : voilà qui règle la question. En même temps, n’en étant pas à une contradiction près, je décide qu’il va falloir ouvrir un autre squat, pour poursuivre l’expérience et accomplir de nouvelles Combustions Spontanées. Je me jure au passage que les Taliban(E)s du Point Moc n’auront pas même le droit d’y mettre les pieds : « Ça me fait mal d’exclure qui que ce soit, moi qui ait toujours prôné l’union faisant la force, mais je ne veux plus avoir de compte à rendre à ces gens-là. Je ne veux même plus entendre parler d’eux après toute la merde qu’ils ont déversée sur moi, Neweden et la Casa. Ils veulent du radicalisme, on va leur en donner ! ». Je décide aussi que je ne les pardonnerai jamais. C'est une promesse à laquelle je me tiendrai, par pur principe. Je peux pardonner qu'on s'en prenne à moi s'il y a des enjeux affectifs. Je peux pardonner qu'on s'en prenne à moi si je me comporte mal. Je ne pardonnerai jamais qu'on s'en prenne à moi sans raison. Pourtant, dix ans plus tard, comme je replonge dans mes cahiers de voyage et rédige ce récit, je songe à cette réplique du scénariste Peter David : « Je me suis fait quelques ennemis… Mais, hé ! Ils se sont tous volatilisés en poussière et je suis toujours là. Alors je suppose que ça veut dire que j'ai gagné ». Je n'ai rien à ajouter. Mais en ce début d'année 2001, les jeux ne sont pas encore faits !

Et nous voici prêts à quitter Om Beach. Il semble qu'il ne s'est rien produit entre Michaël et la jeune fille aux yeux de miel. C'est déjà ça… Notre piteux trio se trouve augmenté d'une jeune Allemande, récoltée sur la plage. La fille aux yeux de miel précise d'un ton sec « Et j'espère que désormais tout est clair entre nous, et que cela ne dérange personne ! ». J'ai envie de la gifler. C'est si humiliant de sa part, de nous adresser ça à moi et à Michaël, quand tout le monde sait que ça n'est destiné qu'à moi. Mais après tout, je suis une merde. Ma réponse, évidemment, s'impose d'elle-même : « Non… Non non… Pas du tout… ».

Lorsque le bus quitte Gokarna, je me demande si je reviendrai jamais profiter mieux de cet endroit magique. Je le ferai finalement en 2007. La seconde Om Beach Experience sera aussi merveilleuse que celle-ci aura été lamentable. Les voies du karma sont impénétrables…


Expérience suivante : The Hampi Experience.

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