Je m'étais promis de ne
pas lui faire de cadeau. Lorsque La Fille Pas Sage m'a soumis son
manuscrit, La pile du pont, je ne savais pas à quoi
m'attendre. Je savais qu'elle avait l'esprit vif, assez vif pour
encaisser mes critiques si besoin, assez vif pour que je puisse
m'abstenir de prendre des gants. Au bout du compte, j'ai tout lu
d'une traite. Toutes les dix minutes, je levais les yeux vers ma
compagne (occupée à autre chose à côté) et répétais d'une voix
admirative : « C'est brillant ! ».
La « pile »
d'un pont, c'est un de ces gros trucs de béton ou d'acier, qui
servent à soutenir l'ouvrage. Un de ces machins sur lesquels on peut
se crasher en voiture... ou en rêver secrètement. La pile du
pont, c'est la chronique d'une vie quotidienne. Une existence
ordinaire, ennuyeuse, que l'auteur métamorphose en un poème
envoutant. Je n'écris pas « poème »
pour faire une figure de style : le roman flirte
ouvertement avec le genre poétique. Phrases courtes, sauts de
lignes. Ce rythme convient parfaitement, participe de la fluidité,
de la délicatesse d'un récit qu'il eut été si facile de rendre
indigeste. La pile du pont n'appartient pas au genre de
l'autofiction dépressive, glauque et morbide. L'héroïne, Cloé, se
perçoit comme glauque et morbide parce qu'elle est
dépressive, mais elle est en fait débordante de vie, lumineuse dans
son humanité. Derrière la douleur se cache une joie. Derrière le
cynisme se cache un esprit aiguisé, trop aiguisé peut-être pour le
monde figé qui l'entoure. Une joie secrète, qui n'attend que de se
révéler au grand jour. Le Bouddha enseignait que le bonheur est là,
en nous tous, que la souffrance est quelque chose qui se greffe
par-dessus, qu'il suffit de retirer la couche de souffrance pour
révéler le bonheur naturel, spontané. Cloé incarne cette idée à
la perfection.
Cloé, elle est
infirmière de nuit, elle est maman à mi-temps, c'est une femme
comme on en connait tous. Elle est en pleine thérapie mais son
introspection, si fine soit-elle, ne suffit pas à guérir les
blessures de l'âme. Les tourments des malades, mourants, cancéreux
qu'elle soigne chaque nuit lui sont insupportables. Là, on se dit
d'abord que quelque chose cloche. Le corps médical, c'est bien
connu, est insensible, blindé. Et soudain on songe que non, que
peut-être non, que peut-être Cloé a le droit d'être ébranlée,
que peut-être elle n'est pas à sa place dans ce service, ni en
dehors d'ailleurs. On comprend que si elle n'est à sa place nulle
part, c'est parce qu'elle perçoit la terre entière comme un
hôpital, ou un asile de fous. Cloé pourtant s'accroche, sombre sans
sombrer tout à fait. Son désespoir s'exprime comme il peut, de
façon parfois déroutante. Par exemple, lorsqu'elle transforme une
tentative de viol en expérience érotique, finit dans une chambre
d'hôtel avec son agresseur. De prime-abord, ce retournement semble
pathétique, symptomatique d'une intolérable carence affective. Mais
lorsque, plus loin, on apprend qu'elle a été abusée par son oncle,
à l'âge de neuf ans, l'acte dégradant se transforme en acte de
guérison. Sans même s'en rendre compte, Cloé a rééquilibré
quelque chose en elle. Rééquilibré, c'est le mot. Tout est
question de rééquilibrer ce qui est là, car rien ne manque
en fait. Le destin s'en chargera finalement, non sans une certaine
ironie. Cette vie que Cloé voulait sacrifier à la pile du pont, lui
sera finalement rendue par la pile du pont. Mais la pile du
pont exige son du, doit tout de même en prendre une, de vie, une
autre. Tout est affaire d'équilibre, même les affaires de vie et de
mort.
J'ignore jusqu'à quel
point La pile du pont est ou non un récit autobiographique,
et cela n'a pas grande importance. Ce qui en a, c'est que c'est un
roman formidable, une de ces perles rares qui jalonnent parfois le
chemin du lecteur obstiné. C'est tendre sans être niais, c'est
stylistiquement audacieux mais sans rien sacrifier au fond. Il y a
une musique dans ce livre, une élégance percutante de l'écriture
et de l'intellect. Ça me fait penser à ce très beau film, Ma
vie sans moi d'Isabelle Coixet, parce dans les deux cas, la
fragilité de l'être humain est montrée sans honte, ni
condescendance. D'un autre côté, c'est un peu comme si l'auteur
Fritz Zorn avait été une femme, comme si la chronique de sa
dépression (Mars, à lire absolument) n'avait pas été
transformée en déclaration de guerre par le cancer qui le rongeait.
Le cancer, ici, il ronge les autres, Cloé n'en est que le témoin.
C'est le monde qui est malade, pas elle. Et c'est précisément
lorsqu'elle s'en rend compte qu'elle parvient, enfin, à
entrapercevoir la beauté de sa propre existence.
Je ne sais pas si La
Fille Pas Sage a l'intention de mettre ce roman en ligne, ou si elle
osera le soumettre aux acariâtres éditeurs. Je ne sais pas ce
qu'elle en fera, mais j'espère qu'elle l'offrira au monde, d'une
manière ou d'une autre. Je sais juste ma chance d'avoir pu le lire !
10 jets d'huile sur le feu:
... Whaouh... Et dire que j'ai abandonné le manuscrit en haut d'une étagère, et qu'il y prend bien la poussière... Faudrait quand même que j'en fasse quelque chose...
Ah comme tu la vends bien !!! Une très belle critique qui donne tout simplement envie de connaître " la fille pas sage "
J'aime bien ces "insomnies "...
Quel privilège :)
Dommage en effet qu'il reste à l'état de manuscrit pour l'instant...
J'ai un dossier, il y a "La pile du pont" "Jim" et le mien : 3pdf ... 2012 ?
Ne lire que la critique est frustrant...
j'ai décidé récemment de le faire figurer dans ma bibliothèque, quelqu'en soit son format. La pile du pont est entre Le Choeur des femmes et Le coeur régulier
"Ma vie sans moi " ... j'ai aimé à en pleurer !
Roman que vous pouvez télécharger maintenant ici :
http://comprendrelelivrenumerique.com/2012/02/16/ebook-la-pile-du-pont-audrey-betsch/
Enregistrer un commentaire