4 décembre 2011

The India Experience - 14/ The Jaisalmer Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Jaisalmer Experience (Pt. 2).


10 mars 2001 - 12 mars 2001 : The Jaisalmer Experience, Jaisalmer (Rajasthan)

Histoire de la jeune fille aux yeux de miel, suite et fin.

Je l'ai réinvitée à dîner. Elle est revenue. Nous avons de nouveau bu du vin, nous avons de nouveau parlé des heures, avec le même entrain. Nos soirées étaient d'une telle intensité ! Elle m'avait fait des confidences, qui m'obligeaient à faire preuve de prudence. Je n'entrerai pas dans les détails, par égard pour sa vie privée. Je me contenterai de dire qu'elle avait de bonnes raisons d'être brouillée avec sa sexualité, et qu'elle avait besoin de se guérir de ces bonnes raisons avant d'envisager quoi que ce soit avec qui que ce soit. Elle n'était pas la première. J'étais devenu une sorte de spécialiste de ce genre de guérisons. Mon côté féminin, sans doute. Pourtant, il devait être trois ou quatre heures du matin, j'ai craqué. Il faut comprendre que j'étais littéralement dévoré par mes sentiments, par le désir aussi. Je n'ai rien fait. J'ai juste perçu une infime lueur dans son regard : il y avait peut-être une ouverture. Mais je n'ai rien fait. Nous parlions sexualité justement, et je me suis contenté de citer cette phrase idiote, d'une chanson de Prince. Il y est question de mettre des filles dans tous leurs états, juste en leur léchant les genoux, un truc comme ça. J'ajoutai que, n'ayant jamais essayé, je ne savais pas si ça marchait. Elle me sourit d'un air un peu canaille et murmura, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde : « Et bien… essaie ! ». Mon cœur s'est mis à taper dans ma poitrine. « Vraiment ? T'es sûre ? ». « Oui ». J'ai soulevé sa robe et longuement, très délicatement, presque avec pudeur, je lui ai léché le genou droit. Elle m'a laissé poursuivre. Je suis doucement, très lentement, remonté le long de sa cuisse. Elle m'a laissé poursuivre. Je levais les yeux de temps à autres. Les siens étaient clos. Son visage exprimait une sorte de plénitude. Je me suis laissé guider par sa respiration. Elle m'a laissé faire tout ce que je voulais alors j'ai fait plein de choses mais je n'ai pas tenté de faire l'amour avec elle. Nous nagions déjà dans un océan de sensualité. Nous nous sommes finalement embrassés, interminablement. Je me souviendrai toute ma vie du contact de son piercing à la langue, de son doigt qui venait se fourrer dans nos bouches, comme si deux langues n'y suffisaient pas. Tout ça s'est déroulé dans une douceur infinie. C'était très charnel et à la fois très tendre. C'était ce dont elle avait besoin, et moi aussi à vrai dire. Nous nous sommes endormis comme le soleil se levait. Blottis tout habillés l'un contre l'autre. Je l'ai serrée longtemps très fort contre moi, bien après qu'elle se soit endormie. Je voulais la garder là, tout contre mon corps, pour toujours. Elle était merveilleuse. À cet instant-là, elle était ce que j'avais de plus précieux en ce monde. C'était un ange. Mon ange blanc. Pour la première fois depuis plus de deux ans, j'étais amoureux !

Elle fila comme une voleuse le lendemain vers midi. Elle me fit promettre de ne rien dire à personne : elle ne voulait pas que la rumeur publique s'empare de nous. J'étais d'accord. Je lui demandai ce qui allait se passer ensuite. Elle me dit qu'elle ne savait pas. Elle me dit de ne rien espérer, qu'elle était une fille du vent, qui va et vient, apparaît et disparaît aussi vite. Elle me dit de la réinviter à dîner la semaine suivante.

La semaine fut interminable, attente obsédante de ce moment où allait enfin, de nouveau, sonner à ma porte. Le jour J arriva. La troisième nuit fut tout comme les deux premières, sauf que cette fois-ci nous avons fait l'amour. L'expression est vraiment adéquate pour le coup. C'est à peine si c'était du « sexe ». Elle m'avait fait part de telles fragilités… J'avais comme peur qu'elle se brise en morceaux. Elle m'a dit, pendant, de regarder son visage. Je me suis demandé pourquoi. J'ai tout de suite compris. Elle souriait. Sans doute sentait-elle mes craintes, voulait-elle que je voie combien tout se passait bien pour elle. C'est rare les filles qui sourient en faisant l'amour. Je n'en connaîtrai que deux ou trois dans ma vie. La plupart des filles se tordent, font des grimaces, pleurent parfois un peu. Ou au contraire, elles ont l'air complètement en transe : les yeux fermés, le visage tourné vers leurs sensations intérieures. La jeune fille aux yeux de miel, elle, souriait. Il y eut peu de plaisir physique pour l'un comme pour l'autre : c'était un acte de guérison, c'était différent de tout ce que j'avais connu jusque-là. Il y eut peu de plaisir physique, mais il y eut un immense, un incommensurable plaisir émotionnel. Le plaisir de deux chairs qui fusionnent en même temps que les âmes qui les habitent. Comme la nuit précédente, nous nous sommes endormis blottis. Comme la nuit précédente, je l'ai serrée fort contre moi, priant Dieu de ne pas me la reprendre. Comme la nuit précédente, elle est partie en coup de vent à midi, me refusant la moindre promesse.

Après cela (nous étions mi-novembre), elle a quitté Lyon pour quelques semaines, bosser en station, là-haut dans ses montagnes. Hormis Florence, ma meilleure amie et confidente, personne ne savait ce qui s'était passé. Et tout le monde continuait de me raconter ses projets d'être le premier à la séduire, sans se douter que je leur avais tous coupé l'herbe sous les pieds, juste à l'aide d'une citation stupide, empruntée à une chanson de Prince. L'aurais-je jamais embrassée, si ne m'avait effleurée l'idée de lui lécher les genoux ?

Elle revint à Lyon pour la fête du 8 décembre. Cette soirée fut infernale : il y avait des dizaines d'amis à elle, des dizaines d'amis à moi. Pas moyen de passer ne fut-ce qu'une seconde en tête à tête. De rage, j'écrivis Agneau pourpre à la Casa, et le déclamai dans la rue au milieu des passants, pendant que certains jonglaient et que d'autres faisaient de la musique… Il y eut ensuite ma soirée d'anniversaire (avec un mois de retard), toujours à la Casa. Pareil : elle était impossible à attraper en tête à tête. J'ai gobé un ecsta, j'ai passé une soirée merveilleuse, j'ai dansé toute la nuit, j'ai embrassé un mec, ou deux je ne sais plus. Mais la descente a été rude : mon ami Ben T. s'était tiré avec l'herbe. Une descente de taz avec une amoureuse inaccessible et pas d'herbe, c'est un peu difficile. Dieu soit loué, Ben a fini par réapparaitre avec la beuh.

Bref, on a fini par se refaire un dîner en tête à tête, ça devait être quelques jours avant que je ne décide de partir en voyage. On a encore parlé toute la nuit. Elle m'a remercié chaleureusement : elle était guérie. Je l'avais guérie. Elle avait couché avec un autre type à la montagne. Elle espérait que ça ne me dérangeait pas. Si elle était avec moi au bout du compte, ça n'avait pas grande importance, alors j'ai menti : j'ai dit que ça ne me dérangeait pas. Le type était un mec cool. Le genre moniteur de ski ou serveur : beau gosse, sportif, complètement superficiel, un peu cramé, sympa, pas amoureux d'elle pour un sou… Le genre de trou du cul qui serait resté cool en cherchant la free-party à Montpellier, sans doute ! Elle m'a raconté tout ça et a ajouté qu'elle n'était pas du tout avec lui, que c'était juste un coup pour rien, « pour vérifier qu'elle était bien guérie ». Deux ans qu'elle n'avait couché avec personne, pensez-vous ! Et d'ajouter qu'elle avait grave kiffé ! Bon, en entendant ça j'ai pas trop paniqué : elle avait « vérifié », elle ne voulait pas être avec lui, jusque-là tout allait bien. La soirée s'est écoulée et, inévitablement, est venu le moment où ma main a effleuré sa joue, où mes lèvres se sont rapprochées de son visage. Elle m'a repoussé doucement. Mais alors vraiment doucement. « Tu m'as guérie. J'avais besoin de toi. Il n'y avait que toi qui pouvais le faire. Parce que j'ai une confiance aveugle en toi. Parce qu'il y a ce lien si spécial entre nous. Tu comprends ? C'était merveilleux, ces moments, c'était magique, ça m'a sauvée. Mais maintenant je voudrais qu'on soit frère et sœur, c'est tout. Je préfère te le dire : je pense qu'on ne fera plus jamais l'amour. J'espère que ça ne te dérange pas…? ». Il y a des moments, dans la vie, où l'on est un comédien hors pair ! Du genre à enterrer De Niro, à renvoyer Piccoli au Cours Simon, à ridiculiser Johnny Depp ! J'étais là, tranquillement assis sur mon canapé, lorsqu'un énorme piano à queue s'est abattu sur moi. La grosse brute qui l'avait fait tomber du sixième étage l'a soulevé, à jeté un œil en direction de mes membres broyés, et m'a demandé : « J'espère que ça ne te dérange pas…? ». Et moi, je lui ai fait mon plus grand sourire, je l'ai regardée droit dans les yeux, et de ma voix la plus désinvolte j'ai déclamé : « Non… Non non… Pas du tout… ». Nous nous sommes endormis blottis, mais pas blottis pareil. « Frère et sœur ». J'étais si bien, là contre elle. Et en même temps j'étais effondré.

Est-ce pour cela que j'ai décidé, quelques jours plus tard, de partir en voyage ? Est-ce que, une expérience intense venant de se clore, j'ai souhaité en provoquer une autre ? Je ne sais pas. Pas consciemment en tout cas. Je ne sais que ce que j'ai raconté au début de ce récit : j'ai juste eu envie de faire un truc complètement dingue ! Toujours est-il que nous nous sommes revus une ou deux fois avant qu'elle ne parte en Inde. Ma mère était morte entre temps. La fille aux yeux de miel avait eu un autre mec en cours de route, peut-être même deux, c'est assez flou à présent. Aucun à Lyon : de la foule de prétendants locaux, je restais l'unique. Mais les stations de montagne, c'est le cauchemar de l'agneau pourpre ! Ça grouille de mecs cools, genre moniteurs de ski ou serveurs. Ils ne l'aimaient pas, elle ne les n'aimait pas, mais tout le monde était cool. Pour l'avoir guérie, je l'avais bien guérie ! Je ne la jugeais pas, le problème n'était pas là. Elle faisait bien ce qu'elle voulait avec qui elle voulait. Elle n'était pas ma chose. Mais ces mecs, j'aurais bien voulu pouvoir leur envoyer une facture, parce que pour eux c'était tout bénef : grosses parties de jambes en l'air et merci docteur, combien je vous dois ? Pendant ce temps, je dormais tout seul sur mon canapé…

Je n'oublierai jamais cette soirée. Nous devions aller à une fête, vers Macon ou un truc du genre. Elle devait venir me chercher avec toute la bande, vers minuit. En attendant, j'ai bu une bouteille de blanc sur ce fichu canapé. Pendant deux heures j'ai écouté en boucle la même chanson, en pensant à elle. La reprise par O(+> de I Can't Make You Love Me de Bonnie Raitt. Lorsqu'ils sont arrivés, je n'étais même pas tellement ivre. Mais je m'étais ancré le slogan dans le crâne. I can't make you love me if you don't. I can't make you love me if you don't. I can't make you love me if you don't. Dieu que j'étais triste ! Encore émerveillé de ce que nous avions vécu, mais si triste que cela soit terminé, déjà, si vite. Il n'y avait que ce voyage en Inde pour me sortir de ça ! Enfin pour cela, encore eut-il fallu qu'elle ne s'y trouve pas en même temps que moi ! Quand je lui ai expliqué mon projet, j'ai suggéré qu'on se voie là-bas, en fin de voyage. J'ai bien insisté : « Ou pas, on verra comment on le sent ». Elle a acquiescé, et à la proposition et au « ou pas ». Et puis une fois là-bas, nous avons échangés deux trois e-mails, et l'affaire fut conclue sans autre formalité. Om Beach, vers Gokarna, dans le Karnataka, vers le 14 mars. Un mois après la fucking Saint-Valentin !

Ayant troqué mon canapé contre le toit d'un hôtel du bout du monde, je peine à m'endormir. Après douze nuits de désert, je subis avec peine le vacarme des chiens errants qui hurlent à la lune, des klaxons bouge-toi-de-là-que-j'm'y-mette, des moustiques qui s'acharnent à buzzer dans mon oreille gauche… Mais je me raccroche à une idée fixe, mon seul but désormais : la reconquérir. Perché sur mon épaule, Jiminy Cricket me fait la morale : « Elle t'a dit ''plus jamais'', t'es bouché ou quoi ? You can't make her love you ». J'envoie bouler le pauvre phytophage : « Oui oui, je sais, elle l'a dit. Elle avait aussi dit ''jamais tout court'', jusqu'au moment où elle a découvert le concept du léchage de genou ! Tu comprends Jiminy, peut-être que moi aussi je peux être un mec cool, sous les tropiques. Peut-être que l'agneau pourpre sera si cool qu'elle admettra enfin l'évidence : il n'y a que moi, et il n'y a qu'elle ! Tu sais bien qu'on est fait l'un pour l'autre ! ». A court d'arguments, Jiminy la boucle, s'en va faire la bonne conscience ailleurs, et me laisse enfin pioncer en paix !

À peine levé, je file acheter un billet de bus à la gare routière. Comme tombé du ciel, un Indien m’interpelle à un croisement. Il m'interroge sur ma destination, comme ça, sans raison (je n’avais même pas l’air de chercher quelque chose). Comme je viens de prendre la mauvaise direction, il me remet dans le droit chemin. Je me procure un aller-simple pour Amhedabad, d’où je rejoindrai Gokarna. La jeune fille aux yeux de miel me sait quelque part dans le Rajasthan, sans plus de détails. Quant à moi j’ignore absolument où elle se trouve à l’heure qu’il est : elle ne m'en n'a rien dit dans ses e-mails. Cet Indien tombé du ciel me permet d’être exactement au bon endroit au bon moment, une heure plus tard. En pleine rue, des mains surgissent de derrière mon dos, se referment sur mes yeux. « Qui c'est ? ». Je reconnaitrais cette voix entre mille. Je ne peux pas y croire ! C'est impossible ! Pourtant c'est bien elle : la fille aux yeux de miel !!! Il y a un milliard d'habitants en Inde et nous nous croisons dans la rue, deux jours avant notre rendez-vous à des milliers de kilomètres de là !!! On hallucine, on bondit de joie, on s'enlace longuement. Un agent de police nous interpelle : nous dépassons les bornes de la bienséance indienne. Comme si la « coïncidence » ne se suffisait pas à elle-même : la fille aux yeux de miel a pris exactement le même billet que moi. Le même bus, le même jour, la même heure, la même direction. Nous partons ensemble pour Amhedabad !!! Je mets cet enchaînement d’improbabilités sur le même compte miraculeux que ceux qui l’ont précédé.

Mon dernier souvenir de Jaisalmer est celui de ce lassi, que nous buvons en terrasse d’un café. Une terrasse imbriquée dans les fortifications, avec vue sur le désert du Thar. Un Français passe par là. Il s'appelle Michaël. Il a notre âge. Il étudie aux Beaux-Arts de Marseille. Il est dans le même hôtel qu'elle. Il se joint à nous. C'est un type super. Il explique que lorsqu'il faisait son safari dans le désert, il a vu une tente jaune au loin. Son camel driver est allé voir. De retour, il leur a expliqué qu'un Français excentrique campait là, voulait rester seul. Michaël faisait partie des touristes que j'étais, d'après le camel driver, censé « sauter derrière une dune ». Encore une « coïncidence ». Le plan est parfait. Shiva veille sur moi. Je n'ai qu'à le laisser orchestrer.

Je suis là avec eux, sous un soleil brûlant (il doit faire dans les 45°), je savoure la présence de l'être aimé, la chaleur qui caresse ma peau, le spectacle du désert qui s'étend à l'infini en bas des murailles. Je me sens juste bien, adulte, détendu, heureux, complètement rempli…

Je suis loin de me douter que toute cette paix intérieure, toute cette sérénité fraîchement acquise, seront ébranlées dès le lendemain. Après la leçon, vient l'examen. Et plus grande est la leçon, plus difficile est l'examen. Que n'ai-je, alors, déjà lu L'alchimiste


Prochaine expérience : The Om Beach Experience (Pt.1).

1 jets d'huile sur le feu:

charlesmersen a dit…

Très jolie. Je vois que votre séjour s'est très bien passé.