27 novembre 2011

The India Experience - 13/ The Jaisalmer Experience (Pt. 2)


Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Desert Experience (Pt. 3).


10 mars 2001 - 12 mars 2001 : The Jaisalmer Experience, Jaisalmer (Rajasthan)

La fille aux yeux de miel ! Nous avons convenu par email, avant la Desert Experience, de nous retrouver dans quelques jours à Gokarna. C'est à dire en Inde du Sud. C'est-à-dire très loin.

Au premier soir de mon retour à la civilisation, je festoie en compagnie du personnel de l’hôtel Anurag. Enfin quand je dis « en compagnie », cela signifie qu'ils me regardent manger, puis se retirent dans la cuisine pour y dîner en cachette. La pratique peut paraître choquante mais c’est une tradition d’hospitalité en Inde. On honore ainsi l'invité. Il faut comprendre que dans ce pays, l'invité est roi : on lui doit tout. C'est à peine s'il ne peut pas pisser sur vos rideaux et baiser votre femme ! Je crois qu'il y a un dicton ici, qui dit qu'il faut « accueillir un invité comme on accueillerait Dieu », quelque chose du genre : tout est dit !

Tardivement, sur le toit de l’hôtel, j’élabore pour la première fois la structure de Fragments nocturnes, recueil de poèmes auquel je songe déjà depuis quelques mois. Il manque encore un certain nombre de textes mais les bases sont là. C’est au sommet de l’hôtel Anurag, à Jaisalmer, que je décide d'organiser mon livre en trois parties de neuf textes chacune, afin d’obtenir une géométrie numérique (3 x 9 = 27, 2 + 7 = 9), et que j’amorce la cohérence thématique de chacune de ces trois parties. Le sommaire provisoire que j’obtiens n’est pas si différent de ce que vous pouvez lire aujourd’hui :
1/ (pré)volution :
- Quand la nuit (inédit)
- Vie à vendre (inédit)
- Eau (alors nommé Rédemption)
2/ (ré)volution :
- Trip
- Je suis (inédit)
3/ (é)volution :
- Aube froide (inédit)
- Adieu, princesse (inédit)
- [manque cinq textes]
À cette époque, le livre se nomme encore Aube : 2. Ce n’est que plus tard, devant l’enthousiasme de Rodolphe Bessey pour le titre du texte Fragments nocturnes, composé et ajouté au printemps, que je déciderai de rebaptiser le recueil (c’est également à ses conseils que l’on doit l’inclusion de Confession publique et Les fous, deux textes que je pensais écarter). Il y aura maintes configurations, d'autres textes seront considérés puis rejetés, jusqu'à la « défragmentation définitive » et la parution de janvier 2007. Il est aussi question d'illustrer le livre et je songe, entre autres, au même Rodolphe, à la jeune fille aux yeux de miel, à Ben T., à Ronald König et à quelques autres de mes amis plasticiens. Les quatre artistes susnommées réaliseront d'ailleurs quelques illustrations, mais je déciderai finalement de ne rien en faire et de publier le livre tel quel.

Je suis là, un peu perplexe devant cette ébauche de sommaire, lorsque je réalise que j’ai accompli ce pourquoi j’étais venu. Je suis allé dans le désert. Voilà. Et maintenant quoi ? La suite des événements est un total mystère pour moi : je n’ai plus guère de but hormis celui de retrouver la fille aux yeux de miel et peut-être, enfin, parvenir à éveiller en elle quelque sentiment amoureux.

Est-ce faisable ? Je ne sais pas. Je sais juste que nous allons nous retrouver en tête à tête sur une plage paradisiaque, dans un pays tropical, loin du regard des autres et de nos soucis quotidiens. S'il y a un espace-temps où j'ai mes chances, c'est encore bien celui-là. Notre histoire est un peu étrange. Elle fut l'un des axes majeurs de la révolution intérieure qui m'occupe depuis la rentrée. Je l'ai rencontrée quelques mois plus tôt, fin septembre 2000, lors d'une soirée intimiste à la Casa Okupada. J'avais déjà entendu parler d'elle, mais elle avait quitté Lyon pendant deux ans. Elle était de retour. Elle rayonnait. Tous les regards masculins de la Casa, ce soir-là, étaient subjugués par cette jeune fille de vingt-deux ans, débarquée de nulle part. Ses cheveux noirs coulaient en boucle autour de son visage d'ange. Ses yeux cristallins semblaient une déclaration d'amour à la terre entière. Comme les autres, j'étais mesmérisé. On me l'a présentée, nous avons tchatché un quart d'heure. Il s'est avéré qu'elle était à la même squat-party que moi, en avril 1999 à Londres. Une soirée qui m'avait marquée. Un immeuble désaffecté de cinq étages en plein centre ville. Un sound-system par étage. Un vrai supermarché de la drogue, aussi. J'en avais bien profité : vin, bière, herbe, shit, coke, ecstasy et acide ! Jamais je n'avais consommé autant de substances différentes le même soir et le pire, c'est que je n'étais pas défoncé, juste assez high pour en profiter à fond. C'était une soirée internationale : peu d'Anglais, des jeunes du monde entier. En dépit de toute la came, l'ambiance était joyeuse, festive, chaleureuse. Ça dansait mais ça causait beaucoup aussi… On était loin des free-parties françaises, blindées de punks à chiens glauques. Un souvenir mémorable ! J'évoquai cette petite femme indienne, boulotte et cinquantenaire, qui dansait joyeusement au milieu des d'jeun's. Elle s'en souvenait bien, elle la voyait souvent aux squat-parties. Qui sait si nous ne nous étions pas croisés sans le savoir… J'ai pris cette « coïncidence » comme un encouragement.

Au cours des semaines suivantes, nous nous sommes recroisées ça et là, d'une fête à l'autre. Chaque fois nous avons conversé. Chaque fois le courant passait un peu plus. Mais il se créait autour d'elle une drôle de spirale, une convoitise. Tous mes amis mecs (et même certaines de mes amies filles), avaient flashé sur elle ! Je ne fis part à personne de mon intérêt : inutile de leur donner des raisons de se presser ! J'écoutais tous mes potes (et les autres), me dire combien ils la kiffaient. Certains voulaient juste la sauter, d'autres étaient en train de tomber amoureux. J'entrais dans la seconde catégorie. Je la voyais tentée, hésitant entre tou(te)s ces prétendant(e)s (car oui, elle aimait aussi les filles). La chance voulut qu'elle impressionnât tout le monde : personne n'osait se jeter à l'eau. Elle semblait si inaccessible. Mais je savais qu'il allait falloir se dépêcher d'agir, parce que tôt ou tard quelqu'un allait me griller au poteau. Ce fut assez fascinant à observer en tout cas : la manière dont, sans rien faire, cette fille était devenue une légende urbaine en l'espace d'un mois. Elle ne s'habillait même pas sexy (elle ne portait que des vêtements longs et amples), elle n'était même pas allumeuse (juste chaleureuse), elle était très jolie mais il y en avait des plus jolies. Non, c'était ce qu'elle dégageait. Elle irradiait de bonté, de douceur, de générosité, de joie de vivre… Je crois qu'en fait, inconsciemment, nous voulions tous un peu de ça. Nous étions une armée de vampires, qui rêvions de nous approprier quelques miettes de son énergie positive.

Un beau jour d'octobre, il fut décidé de partir en week-end vers Montpellier, pour une free-party en pleine cambrousse. Elle était de l'expédition. J'en étais aussi. Il y avait deux autres filles et quatre autres mecs. Je savais qu'une des deux filles et trois des mecs étaient sur le coup. La partie allait être serrée mais je possédais un avantage sur eux-tous. J'étais un agneau pourpre. Ou, pour citer l'auteur de bande dessinée Frank Miller, « You're good, but me I'm magic ! ». J'adore cette réplique ! Un trip à la campagne, une free-party… C'était l'occase en or ! Je devais passer à l'action avant notre retour. Bref, nous nous sommes embarqués dans deux voitures par un vendredi après-midi. Je vous passe les détails mais la free-party, nous l'avons trouvée le dimanche matin à l'aube, deux heures avant qu'elle ne se termine ! Plus de vingt-quatre heures à sillonner la campagne, à rappeler sans cesse une infoline incompréhensible, à interroger les punks à chiens de Nîmes et de Montpellier, à nous faire embrouiller par des racailles puis squatter par un vieux DJ tox qui prétendait avoir remixé un morceau de Prince dont je savais fort bien qu'il n'existait pas… C'était pathétique. Nous étions tous écœurés, fatigués, las… Et ce fut mon erreur fatale. Elle me l'a dit ensuite : elle commençait à ressentir des choses pour moi, je la troublais, j'étais le seul à vraiment la troubler parce que, au milieu de ses dizaines de prétendant(e)s, je dégageais un truc différent. Ce sont ses mots, pas les miens. Lors d'une Combustion Spontanée à la Casa Okupada, j'avais déclamé Ah… la lune en la regardant droit dans les yeux (je l'avais écris la veille à propos d'une autre fille mais ça, elle n'était pas censée le savoir). Je suppose qu'elle a capté mon regard et que ça a fait son chemin… Ça et cette attraction réciproque, qui nous dépassait tous deux. Mais ce week-end-là, après vingt-quatre heures de galères, j'étais grognon comme tout le monde. Et ce comme tout le monde m'a perdu : j'ai oublié d'être magique ! Dans ce marasme, hors de question bien-sûr de tenter quoi que ce soit : l'ambiance était anti-romantique au possible ! Une semaine après, tuant des heures glaciale sur un chantier désert dans le cadre de mon taf « d'agent de sécurité », j'écrivais Trip à propos de tout ça.

Il n'empêche que nous avons continué de nous croiser sans arrêt, deux à trois fois par semaines, au gré des fêtes et des apéros. Je ne parvenais pas à détacher mes pensées d'elle. Avec la mort imminente de ma mère, la fille aux yeux de miel devenait un contrepoids, une force de vie qui s'opposait à la grande faucheuse. Et puis j'étais hypnotisé par cette alchimie électrique entre nous. Je ne vivais que dans l'attente de la revoir. Résolu de n'en parler à quiconque, j'exprimai ma passion dans le poème Je suis. Je l'exposai malicieusement à la Casa, lors d'un vernissage collectif. Elle passa devant et le lu. Tout le monde passa devant et le lu. Personne, pas même elle, ne comprit de qui je parlais, c'était drôle. Le jour où j'écrivis Prière, je la retrouvais à une grosse teuf chez Rodolphe. Je lui dis les mots suivant, exactement : « C'est juste moi qui trippe ou il se passe quelque chose de vraiment particulier entre nous, limite étrange ? ». Elle dit qu'elle le ressentait aussi. Je lui dis : « Il faut qu'on parle, je veux dire en tête à tête ». Elle dit qu'il le fallait en effet, mais pas ce soir. Plus tard. Ailleurs. Au calme. Je l'invitai à dîner chez moi, le lundi d'après. Elle accepta. J'en tremblai d'excitation pour le reste de la semaine !

Le lundi en question, mon ami Fred G. toqua à ma porte, juste avant l'heure du rendez-vous. Il savait qu'elle venait. Il a senti l'encens. Il a entendu Morcheeba. Il s'est fichu de moi : « Tu lui sors le grand jeu ou quoi ? ». « On fait ce qu'on peut. Maintenant tire-toi vite avant qu'elle n'arrive ! ». Et elle est arrivée. Je m'étais déchiré sur la bouffe, moi qui à l'époque ne cuisinait guère. Nous avions deux bouteilles de vin. Nous les avons bues, doucement. Les heures s'enfuyaient sans qu'on ne s'en rende compte. Elle était là depuis huit heures du soir, et soudain voilà qu'il était cinq heures du matin ! Nous n'étions pas même ivres. Pas du vin en tout cas. De cette nuit extraordinaire, peut-être un peu. Assis face à face, en lotus, sur mon canapé, nous avions parlé, parlé, parlé… Nous nous étions livrés l'un à l'autre avec une passion furieuse. Nous nous étions racontés nos secrets les plus intimes, nos épreuves, nos joies, nos perspectives… Le genre de magie comme dans les films, lorsque deux âmes-sœurs se rencontrent, quand il y a la musique hyper romantique et qu'on saute d'ellipse en ellipse, avec des images qui s'enchaînent pour nous faire comprendre en trente seconde qu'ils ont parlé des heures. Sauf que c'était pas un film. Sauf qu'il n'y avait pas d'ellipses. Nous pouvions pleinement savourer chaque seconde. Je ne pouvais pas l'embrasser parce que mon instinct me dictait que ça n'aboutirait à rien ce soir-là. Mais je ne pouvais pas lui dissimuler quoi que ce soit : notre échange était trop vrai, trop cru, trop sincère. Alors je lui ai glissé, le plus simplement du monde : « Je crois que je suis en train de tomber amoureux de toi ». Elle se l'est joué Yan Solo, elle a souri et murmuré « Je sais ». Et c'est là qu'elle m'a expliqué qu'elle avais cru que oui mais que en fait non, qu'il valait mieux qu'on soit frère et sœur, etc. J'ai dit d'accord. Quand elle est parti, à l'aube, je pensais tout le contraire. « Toi, tu m'aimeras un jour ! ».

Alors je l'ai réinvitée à dîner.


Prochaine expérience : The Jaisalmer Experience (Pt. 3).

1 jets d'huile sur le feu:

Anonyme a dit…

Si je peux me permettre une remarque, tu fais pas le vilain. J'adore ton agneau pourpre, He's good but I am magic et c'est le genre d'histoire que les filles "adoreuhnt". Juste que parfois tu oublies l'émotion et tu te remets à parler comme le bescherelle, comme si tu avais besoin de faire genre. Sauf que sans le bescherelle c'est top émotion. C'est bête qu'elle n'ait pas de prénom ta belle. Tu veux pas faire un roman d'amour ?